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Entre ciel et terre

Entre ciel et terre

Angelo Debarre, Ludovic Beier

« La patrie d’un peuple libre est ouverte à tous les hommes de la Terre », disait Saint-Just. Leçon bien oubliée. Fascinés, les « peuples libres » que nous sommes continuent d’honorer en même temps avec beaucoup de parcimonie les cultures qui viennent d’ailleurs. Sur ce point, la plus belle des leçons pourrait bien être administrée par les Tsiganes eux-mêmes. Leur « patrie », en effet, c’est avant tout la musique. Une musique ouverte à tous les vents, fille de tous les horizons. Gorgé d’une telle sève, le paradoxe de ce nouvel album (le quatrième) proposé par le guitariste Angelo Debarre et son complice, l’accordéoniste Ludovic Beier, fait son chemin. Album le plus ancré, sans doute, dans ce qu’il est convenu d’appeler une tradition. Le plus ouvert, aussi, aux stimulations de l’éventuel. Du côté de la tradition : la thématique dite « tzigane », dont Angelo est actuellement un des rares guitaristes à pouvoir s’emparer sans sombrer dans un exotisme de pacotille (le « Roumain » et « Triste Mélodie » donnent ici le frisson) ; Django, bien sûr, devenu un « passage obligé » dans l’accès des Manouches à l’expression musicale (cf. « Hungaria », sur lequel Raangi, le plus jeune des fils du leader, vient rejoindre son père) – un Django, toutefois, dont on n’ignore par ailleurs ni les pièces les moins exposées (« Oriental Shuffle », objet d’une superbe relecture), ni les plus ultimes développements (« Vamp ») ; le jazz, enfin, qui offre son lot de surprises (entre autres, l’emblématique « Caravan »).
Ce matériau, nos deux acolytes s’y adonnent avec la liberté, l’exactitude et la maestria qui les caractérisent. Sur la même longueur d’onde, leurs énergies réciproques rayonnent d’un heureux dynamisme commun (prix Gus Viseur 2005, Ludovic tutoyait récemment Toots Thielemans et Herbie Hancock sur la scène du Carnegie Hall, tandis qu’Angelo s’impose désormais comme une référence incontournable dans le monde de la guitare). Trait d’autant plus sensible que les solistes ont décidé d’assurer à eux deux la totalité des parties instrumentales, soutenus par le seul Antonio Licusati, à la contrebasse.
Unique composition de l’album, « Entre ciel et terre » fait imperceptiblement glisser les deux hommes, et nous avec eux, du côté de l’intemporel.
Max Robin