Get Adobe Flash player

<p>Les singulières</p>

Les singulières

Oublions un instant, si vous le voulez bien, la chanson française, cette grande cause nationale qui mobilise tant d’énergies et fait couler tant de salive. Car elle n’est pas, et n’a jamais été, le cheval de bataille de Général Alcazar. La chanson française, d’ailleurs, se débrouille très bien toute seule : elle n’a nullement besoin d’un énième porte-parole pour vendre ses si riches vertus et soigner sa si bonne réputation.


La langue que parle Alcazar n’est pas d’ici, ni de là ; elle n’appartient qu’à lui. Elle est taillée dans ce bois dont sont faites les pages jargonneuses des journaux, les paroles mille fois remâchées du bon sens populaire et les pensées obsessionnelles qui obstruent parfois la cervelle des hommes.

Ce matériau, Alcazar le travaille à coups de surin et de ciseaux. Sa besogne n’est pas celle, humble et précautionneuse, de l’artisan ébéniste, mais plutôt celle, compulsive et déterminée, de l’assassin qui, du bout de sa lame, veut arracher à l’existence un ultime et intense sursaut. C’est là, loin des salons feutrés de la littérature et si près de l’atelier quotidien où s’apprend rudement le métier de vivre, que se niche sa poésie. La chanson d’Alcazar est moins faite de rimes que de rythmes.

C’est là son nerf, son muscle, son os et sa moelle. Elle commence par la palpitation du sang dans les artères, et le sourd martèlement du pied qui, instinctivement, répond aux coups de semonce que lui envoie le cœur. Elle bat la chamade, comme bat le pouls dans la tempe des guerriers aux abois, des recalés du monde moderne et des infatigables aventuriers de l’amour.

Et puis il y a le reste, qui n’est pas rien : cette voix soignée au tabac, ces mélodies qui courent comme des rumeurs plus ou moins folles, cette pâte instrumentale qui semble puiser dans la matière même de l’expérience humaine. Ce n’est pas que de l’habillage, non : c’est un réseau plus ou moins serré de lignes, de teintes et de reliefs qui enrichit et précise à la fois l’empreinte initiale.


Ce disque a été concocté à la maison, et comploté avec le précieux soutien d’André Chauchard. Il se déguste comme les festins clandestins que se partagent les brigands de grand chemin après une belle journée de rapine. Il vous fouette l’intérieur comme un alcool fort patiemment décanté et vite sifflé. Il y a un côté guérisseur, shaman, chez Général Alcazar.

Ici se crache un doux venin, qui vaccine contre les virus de l’habitude, de la peur et de l’ennui – enfin de toutes ces choses si contagieuses que cette époque se plaît à répandre avec un zèle plus que suspect.

Laissez-le s’instiller dans vos veines, s’incruster profondément dans vos tissus, et faites circuler : ceux et celles auxquelles vous l’inoculerez deviendront vos frères et sœurs, et l’univers des hommes, enfin ramené aux justes dimensions d’une faction secrète, sera à nouveau un endroit vivant et fréquentable.

Richard Robert